Juin 2008

 

 

 

 

Le monde est toujours davantage prisonnier de l’incertitude globale. Les gouvernements semblent désarmés face à des crises toujours plus fréquentes, nombreuses, entrelacées, qu’ils contribuent eux-mêmes constamment à créer, comme dans le cas des politiques de food-for-oil initiées par certains Etats.

Ce n’est pas la faute de la nature si l’urgence de la faim dans le monde s’est aggravée ces derniers mois. Produire toute la nourriture aujourd’hui nécessaire pour nourrir l’humanité ne dépend pas seulement de la nature. Comme le confirment les estimations de l’OCDE, ce sont les politiques actuelles des Etats qui ne permettront pas d’augmenter les excédents alimentaires de plus de 0,3 pour cent par rapport à aujourd’hui, d’ici les cinq prochaines années ; trop peu pour mettre l’humanité à l’abri de nouvelles crises alimentaires, alors que la demande est destinée à croître et que la production de grains et de riz est menacée par l’imprévisibilité du climat dans certaines régions clés.

Paradoxalement l’importance première de garantir l’alimentation à des prix stables était moins sous-évaluée pendant la période plus aiguë de la guerre froide, quand les USA étaient plus attentifs à ne pas perturber un secteur aussi délicat que celui de l’alimentaire pour le maintien de la sécurité internationale. Aujourd’hui, au contraire, justement avant tout à cause des Etats Unis et des pays occidentaux, le marché des produits agricoles est fortement altéré par l’exploitation des terres agricoles pour produire des biocarburants. Une exploitation qui a absorbé soixante pour cent de l’augmentation des productions agricoles des trois dernières années et qui, toujours selon l’OCDE, ne descendra pas sous les quarante pour cent des gains productifs dans les prochaines années, si les politiques agricoles ne changent pas aux USA, au Brésil et dans l’Union européenne. Tout cela dans un cadre où le taux de croissance de la productivité agricole a diminué de moitié par rapport à 1980 et où les aides internationales au développement des productions agro-alimentaires, pendant la même période, se sont réduites de dix-sept à la valeur actuelle d’environ trois pour cent sur la totalité des aides.

Il va de soi qu’il faudrait promouvoir une autre révolution verte et une autre politique agricole sur tous les continents pour offrir suffisamment de nourriture à un monde en continuelle croissance démographique. Aujourd’hui, au contraire, on assiste seulement à une augmentation constante de la compétition internationale pour s’accaparer les ressources naturelles, les matières premières et les produits agricoles, rendus toujours plus rares par le non gouvernement du monde.

Face à tout cela, les Européens restent soit passifs, soit ils se rendent co-responsables de choix inconsidérés, destinés à augmenter les tensions sur les marchés et à se retourner contre les Européens eux-mêmes, comme lorsqu’ils s’alignent sur les USA dans la poursuite de l’objectif visant à substituer, d’ici la prochaine décennie, dix pour cent de la consommation de combustibles fossiles par des biocarburants. Il est évident, en fait, que l’agriculture européenne n’est absolument pas en mesure de produire seule tous les biocombustibles prévus par les plans de l’Union européenne. Ainsi, pour respecter les engagements pris, les pays de l’Union devront importer l’éthanol produit à partir du maïs américain et de la canne à sucre brésilienne, n’en déplaise aux projets de diminuer la dépendance énergétique de l’UE. La dure réalité c’est que, tandis que pour les Etats Unis et le Brésil, la décision de devenir des leaders mondiaux dans la production de biocarburants entre dans une stratégie risquée pour le reste du monde mais cohérente avec la raison d’Etat de ces deux grands pays, pour les Européens, une telle politique représente une énième grave erreur de calcul. Une erreur issue du compromis entre des politiques nationales de plus en plus contradictoires et hétérogènes qui ne partagent plus, ni un intérêt commun, ni une stratégie continentale pour ce qui concerne le rôle et l’avenir de la politique agricole ainsi que le développement de la politique énergétique.

Malheureusement, cette erreur risque de ne pas être la dernière, dans la mesure où les Européens s’imaginent pouvoir affronter les nouvelles urgences à travers des formes de coopération qui ne touchent pas à la souveraineté des Etats dans les domaines cruciaux de la politique extérieure, de la défense et de la politique économique.

De ce point de vue, le récent rapport commandé à un groupe d’experts par le gouvernement français en vue du semestre de présidence française de l’Union européenne (L’Europe dans la mondialisation : un état des lieux), est emblématique. Dans ce dernier, on soutient que, pour répondre aux défis mondiaux, il suffirait que l’Europe se dote d’une gouvernance renforcée à travers de petits groupes de pays, dans certains secteurs clés, auxquels seraient confiés, à chaque fois, d’une façon pragmatique, les intérêts communs. La masse critique, en termes démographiques, économiques et productifs, que l’Union européenne a atteinte à la suite du processus d’élargissement ferait le reste. Il est clair qu’un système de ce type serait voué à l’échec : pouvoir affronter d’une manière adéquate les défis mondiaux présuppose avant tout une vision globale qui permette de penser les politiques particulières. Continuer à procéder par secteurs en maintenant de fait, à l’intérieur des groupes d’Etats associés, la même méthode utilisée aujourd’hui dans l’ensemble de l’UE, empêcherait justement d’élaborer la stratégie complexe et cohérente qui manque aujourd’hui à l’Europe et qui ne serait concevable que dans le cadre d’un système de gouvernement réellement européen, doté de pouvoirs effectifs et légitimé par le consensus des citoyens.

C’est pour cela que le seul véritable intérêt commun des pays européens, et en premier lieu de la France et de l’Allemagne, consiste désormais à s’unir dans un Etat fédéral. Il ne faut pas oublier que, dans la première moitié du vingtième siècle, le Commonwealth britannique, tout en ayant un poids démographique égal à un tiers de la population mondiale (et égal à celui de la Chine d’alors), et un poids économique et commercial supérieur à celui des autres Etats du monde, se réduisit en quelques décennies à un cadre vide, justement par le fait qu’il n’était pas un Etat.

Aujourd’hui, un noyau fédéral constitué autour de la France et de l’Allemagne et quelques autres pays fondateurs aurait, dès le début, une population supérieure à celle de la Russie ou du Japon, c’est à dire d’acteurs reconnus dans la balance mondiale. Il constituerait indiscutablement le cadre crédible du gouvernement d’une région qui représente l’économie la plus développée au monde et le carrefour des commerces mondiaux Nord Sud et Est Ouest. En outre, un tel noyau fédéral initial, ouvert à l’adhésion des autres pays européens qui accepteraient d’en faire partie, serait destiné à ne pas rester longtemps dans sa composition initiale et à s’étendre rapidement, accroissant ainsi son influence sur le plan international.

Rien ni personne n’empêche de mener ce projet, si ce n’est l’apathie actuelle des Européens.

Mais il appartient en premier lieu à la France et à l’Allemagne de choisir au plus vite si elles veulent créer un Etat fédéral européen doté des moyens et des institutions pour mener les politiques utiles aux Européens et au monde, ou si elles veulent courir le risque, toujours plus imminent, de subir les conséquences de l’anarchie internationale croissante.

Publius

 

 


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