Octobre 2007

 

 

 

 

Au cours des sept dernières années, tandis que l’Europe s’attardait sur des retouches institutionnelles infructueuses, des transformations extraordinaires survenaient dans le monde. Il suffit de rappeler que, dans ce bref laps de temps, la phase des équilibres mondiaux dominés par l’unipolarisme américain s’est dissipée, que la Chine a commencé concrètement à jouer le rôle d’une grande puissance économique et militaire sur la scène mondiale et que les foyers de crise au Moyen Orient et en l’Asie centrale ont considérablement augmenté en nombre et en gravité par rapport au passé récent.

Mais c’est surtout aux frontières orientales de l’Union européenne que des changements profonds se sont opérés : à la fin des années quatre-vingt-dix, la Russie était encore un pays économiquement et politiquement à genou qui risquait de se désagréger totalement. Elle est aujourd’hui revenue en force sous les feux de la scène internationale et elle exploite sa stabilité retrouvée et ses ressources naturelles immenses pour renégocier ses rapports avec le reste du monde. L’avenir de l’Europe est donc, encore une fois, destiné à être influencé d’une manière décisive par le cours que prendra, en bien ou en mal, le développement de ce pays immense.

Ce développement dépend essentiellement de trois éléments. Le premier est constitué par la difficulté, pour l’Etat héritier de l’Union soviétique, de définir sa nouvelle identité ; le second est représenté par l’attitude de l’Occident à l’égard de la Russie, tandis que le troisième est lié à la complémentarité qui existe entre le système productif de l’Europe, fortement dépendant des importations énergétiques, et celui de la Russie, en retard mais riche en ressources naturelles.

Pour ce qui concerne l’identité de la Russie, la tendance, particulièrement répandue dans l’opinion publique européenne, consiste à croire que ce pays a désormais emprunté la voie du retour à l’autoritarisme et au nationalisme. En réalité, la question est beaucoup plus complexe et avant tout bien moins tranchée qu’on le pense. Il est vrai que la ligne directrice fondamentale de la politique russe, dans cette phase, c’est la volonté de redevenir une puissance autonome capable de se faire respecter dans le monde. De ce point de vue, la leçon infligée par les humiliations subies durant les années quatre-vingt-dix n’a pas laissé beaucoup d’alternatives. Il est aussi vrai qu’à court et moyen terme ce pays pourra difficilement devenir une démocratie libérale sur la base du modèle occidental. Sa stabilité politique est toujours liée à la capacité du pouvoir central de réacquérir, de maintenir voir de renforcer le monopole du pouvoir. Mais si la Russie en arrive aujourd’hui à utiliser l’idéologie anti-occidentale comme ciment pour unir le pays et à se servir des symboles du nationalisme, elle est en même temps parfaitement consciente qu’elle a besoin de l’Occident pour poursuivre son processus de modernisation et pour s’intégrer dans l’économie mondiale. Le pragmatisme et le réalisme qui sont à la base de la politique de Moscou la portent à reconnaître qu’une coexistence coopérative et non conflictuelle correspond à son véritable intérêt. Quelque soit le domaine de la politique extérieure russe qu’on analyse on remarque que si, d’un côté, le principe directeur est toujours – inévitablement – celui du renforcement de la puissance et de la sécurité vis à vis de l’étranger, de l’autre les modalités pour atteindre ces objectifs restent très ouvertes et les choix qui ont été faits pour s’opposer, en particulier aux USA, se produisent seulement depuis que la Russie se sent directement menacée. On pourrait donner de nombreux exemples à ce sujet. Il suffit de rappeler comment la vive réaction russe à la décision américaine d’installer des bases antimissiles en Europe orientale s’est produite après des années de tentatives de la part de la Russie pour trouver des formes d’accord ou de coopération qui auraient évité d’en arriver là.

C’est pourquoi l’attitude de l’Occident est peut-être l’élément le plus décisif pour l’évolution de la politique extérieure russe. Dès l’époque de Clinton – malgré les bons rapports avec Eltsine et les aides financières – les Américains ont maintenu une attitude de défiance qui les a amenés à rechercher en dernière instance l’encerclement et l’affaiblissement de la Russie. A la lumière de la situation mondiale actuelle et des difficultés dans lesquelles les USA se trouvent, il est difficile d’imaginer que la politique de Washington puisse évoluer. Il appartiendrait donc aux Européens d’assumer la responsabilité de jouer un rôle constructif à l’égard de la Russie et, dans un deuxième temps, d’influencer aussi les USA dans ce sens. Au contraire, l’Europe, mis à part des accords de coopération bilatéraux, génériques et formels, qui ont produit des résultats minimes, s’est limitée à se transformer en caisse de résonance des positions américaines ; elle a adhéré à l’élargissement de l’OTAN à l’Est, elle a soutenu les politiques hostiles à la Russie des gouvernements des ex-républiques soviétiques subventionnés par les Américains et elle a fait siennes les critiques instrumentales au gouvernement russe. Dans ce contexte, même l’élargissement de l’Union européenne est ambigu, à la fois parce que l’UE n’a pas encore clarifié quelles pourraient être ses frontières et si elle compte y inclure les pays qui gardent une interdépendance étroite avec la Russie en les soustrayant, de fait, à sa sphère d’influence ; et parce que cette Union – qui comprend en outre désormais en son sein plusieurs membres anti-Russes – a échoué dans son projet de devenir un pôle capable de se protéger et de garantir d’une façon autonome la sécurité et la stabilité. Sa cohésion et sa capacité de constituer dans ces domaines, même simplement en tant que processus en puissance, un cadre de référence pour une politique unitaire des gouvernements des Etats membres, ont dramatiquement diminué ces dernières années et aujourd’hui, en Europe, chaque pays cherche à poursuivre son intérêt national, même s’il est myope. Cela vaut pour la Pologne et la Tchéquie qui se présentent comme la cinquième colonne de l’allié américain mais aussi pour la France et l’Allemagne qui se sont engagées dans le développement de politiques bilatérales avec la Russie.

La faiblesse et la division de l’Europe créent donc une situation dangereuse d’instabilité et alimentent les pires instincts nationalistes et revanchards de la politique et de la société russes. Dans les conditions actuelles, les Etats européens (de plus en plus “poussière sans substance”), tout comme l’Union européenne (structurellement incapable d’agir en tant que sujet politique international), ont trop peu à offrir pour espérer contraindre la Russie à des politiques non agressives et la pousser à adopter des attitudes constructives. Ce dont Moscou aurait besoin, c’est d’un interlocuteur à son niveau, doté d’une stratégie globale et en mesure de lui offrir, en échange d’une politique de coopération entre égaux, la possibilité d’une intégration économique réelle et du soutien dont elle a besoin pour s’insérer dans les institutions internationales. Ce n’est pas avec la rhétorique communautaires, ni avec les petites astuces nationales que les Européens peuvent jouer un tel rôle, mais c’est uniquement en devenant un sujet capable d’influer sur les processus mondiaux.

Encore une fois, le problème se pose pour les Européens de prendre conscience que le premier acte d’une politique efficace et positive à l’égard de la Russie consiste à créer le pouvoir nécessaire pour dialoguer avec elle plutôt que de chercher à utiliser les pouvoirs existants qui sont inadéquats. C’est en fait l’existence ou l’absence d’un Etat européen à dimension continentale qui déterminera dans les prochaines années l’évolution des rapports entre les Européens de l’Ouest et la Russie ainsi qu’entre cette dernière et le reste du monde. Mais un tel Etat n’existera pas tant qu’un noyau de pays, à partir de la France et de l’Allemagne, plus quelques autres parmi les fondateurs ou d’autres qui ont la volonté de le faire, ne prendra pas l’initiative de le créer.

Publius

 

 


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